Livres
Nous avons demandé aux membres de notre équipe de voter pour leur livre favori dans leur propre langue. Voici quelques-unes de leurs sélections.
"L’île du second visage - Extraits des Souvenirs appliqués de Vigoleis"
Albert Vigoleis Thelen (1903-1989)
Il serait bien difficile de résumer une histoire aussi dense et dont la beauté du style baroque lui vaut d’être comparée au Don Quichotte de Cervantès. Mais ne vous laissez pas pour autant rebuter par les quelque 1 000 pages (l'original de 1 300 pages ayant été réduit par l’éditeur) d'un ouvrage aussi remarquable ; chaque heure passée à le lire est enrichissante et en vaut vraiment la peine. Dans une œuvre unique et incontournable de la langue allemande, c’est avec beaucoup d’humour que Thelen critique ouvertement le climat politique avant l’accession d'Hitler au pouvoir dans les années 1930. Il s’agit d’un roman totalement à part, avec de multiples rebondissements, à la fois très ironique et sarcastique mais cependant érudit et humaniste. Ce pourrait bien être le livre le plus drôle jamais écrit en langue allemande.
Véritable manifeste contre la guerre et le fascisme, il s’est avéré impossible à traduire en anglais. De tous les auteurs allemands (y compris Goethe, souvent considéré comme le plus prolifique), Thelen est de loin celui qui possède le vocabulaire le plus riche. Mais ce n’est pas son seul talent : il crée aussi de nombreux néologismes pour exprimer au mieux le sens des mots et la satire selon leurs différents degrés et nuances. Il fait également montre d'une totale maîtrise de la langue, dont il domine tous les registres, évitant ainsi de tomber dans les clichés ou expressions figées.
Vigo/Vigoleis, l’alter ego de l'auteur, est un opposant farouche d’Hitler et de son régime nazi. Sa femme Béatrice de Bâle est quant à elle polyglotte. Tous deux sont appelés en urgence à Majorque au chevet du frère de Béatrice, mourant (Zwingli, de son vrai nom Don Helvecio). A leur arrivée, ils découvrent qu’il n’est pas du tout mourant, mais complètement brisé et pris au piège dans une relation avec une prostituée locale qui lui empoisonne la vie. Soucieuse d’aider son frère, Béatrice liquide ses dettes et c’est alors que commencent les aventures extraordinaires du couple suisse-allemand sur l’île de Majorque, leurs multiples batailles et rencontres avec des personnages, des habitants locaux et d’autres insulaires des plus étranges. Presque réduits à la famine pendant un temps, ils se réfugient dans une petite ferme isolée qui sert à la fois de maison close aux militaires et de repaire aux contrebandiers. Mais pour Béatrice et Vigo, tous les moyens sont bons pour assurer leur survie. Vigo est écrivain et dactylographe (il retranscrit le roman Claudius Ier de Robert Grave), inventeur (il est par exemple à l'origine du soutien-gorge adhésif), ainsi que guide touristique (il expose sa propre version de l'histoire de Majorque aux hordes de touristes allemands partisans du régime fasciste). Béatrice et lui se lient d'amitié avec des aristocrates, des personnalités littéraires, des Juifs mais aussi des émigrants beaucoup moins reluisants. Ils se posent en ennemis du consul allemand et du reste des Nazis, tout en menant leur propre réflexion sur l’absence d’une quelconque morale dans l’idéologie raciste et ses terribles conséquences. Lorsqu’éclate la Guerre civile en Espagne, Vigoleis et Béatrice parviennent à s'enfuir à temps. Ils échappent à une arrestation par la Gestapo et finissent par se réfugier dans un havre de paix au Portugal, auprès de l’énigmatique Teixeira de Pascoaes, lui aussi écrivain.
Bien que L’Île du second visage ait été achevé en 1947, l’Allemagne d’Adenauer n’était pas encore prête à laisser paraître des écrits qui ridiculisaient si ouvertement l’Allemagne d’Hitler et son emprise sur les foules… Le livre ne fut publié qu'en 1953. Thelen, qui travaillait alors en tant que traducteur à partir du néerlandais et du portugais, était très peu connu du grand public mais il remporta le prix Fontane de littérature un an plus tard. Sans réelle surprise, le livre reste indisponible en anglais. Il en existerait une traduction, mais à ce jour aucun éditeur ne s’est risqué à la publier. Plus surprenant encore, très peu de germanophones ont aujourd'hui connaissance de ce livre ou de son auteur. Ils ne savent pas ce qu’ils manquent. Car cet ouvrage a été à juste titre désigné comme “le plus sous-estimé… l'un des trois plus grands livres de l'après-guerre” (Dr. Jürgen Pütz).
La rumeur veut que l’ouvrage ait été traduit en français et en espagnol. Pour tout savoir sur la traduction néerlandaise publiée récemment, allez à l'adresse : http://www.vigoleis.de/content/neews/dichter/3/index.htm
Traduction de Wil Boesten : Het eiland van het tweede gezicht. Une plaque trilingue (en espagnol, catalan et allemand) a été érigée en l’honneur de Thelen sur l’île de Majorque où il vécut entre 1931 et 1935.
Littérature néerlandaise
De eetclub (Petits meurtres entre voisins), Saskia Noort
J’ai acheté ce livre à l’aéroport pour passer le temps à bord de l'avion. Dès les premières lignes j’ai été captivé et le vol s'est en fait avéré bien trop court. Finalement, l’envie de découvrir le meurtrier m’a tenu éveillé un soir jusque très tard dans la nuit. Ce livre est un vrai thriller littéraire. Le récit se déroule du point de vue de Karen, le personnage principal. Mariée et mère de deux enfants, Karen est une femme épanouie. Dans l’intérêt de leurs enfants, elle et son mari décident de quitter Amsterdam pour s’installer dans un village proche, où Karen ne connaît personne. Elle souffre d’abord de solitude, puis rencontre Hanneke, qui lui présente trois autres femmes. Elles deviennent très vite amies et, rejointes par leurs maris, font de ce cercle d'amis proches le « club des dîneurs ». Tout va pour le mieux. Si ce n’est que... Evert, l’un des membres du groupe, met de manière totalement inattendue le feu à sa magnifique maison, tandis que sa femme et ses enfants se trouvent à l’intérieur. On pense d'abord au suicide, son entreprise connaissant des difficultés. Mais qu'en est-il vraiment ? Cet événement conduit à la dissolution du club et l’amitié qui les unissait se révèle bien plus fragile qu'il n'y paraissait. Certains cherchent à tirer profit de la mort d'Evert. De plus en plus impliquée dans les événements, Karen doit alors faire un choix : sauver les apparences ou faire éclater la vérité. J'ai beaucoup aimé l’histoire, mais aussi la façon dont l’auteur manie la langue néerlandaise : comme disent les Néerlandais, c’est « strak » (tendu). L'auteur utilise un vocabulaire et un style ciselés pour vous immerger complètement dans son récit, du moins est-ce ce que j'ai ressenti. Ce roman noir, récemment traduit en français,
développe un suspense particulièrement réussi, aussi je ne veux pas trop en dire. Du même auteur, j’ai également lu Terug naar de kust (Retour vers la côte) que j’ai aussi beaucoup aimé.
Mijn vrijheid (Ma vie rebelle), Ayaan Hirsi Ali
Je vous recommande également l’autobiographie de Ayaan Hirsi Ali, intitulée Mijn vrijheid (Ma vie rebelle). Somalienne réfugiée aux Pays-Bas, Ayaan a travaillé dur pour se faire une place dans la société néerlandaise et aider les autres. Elle a étudié les sciences politiques et a finalement été élue au Parlement. Ayant moi-même été élevé dans la tradition chrétienne, j’ai été fasciné par les positions de cette femme issue de la tradition islamique concernant de nombreux problèmes actuels. Son énergie et sa motivation sont tout simplement incroyables. J’éprouve un profond respect pour elle. Cet ouvrage a été traduit en français.